L'inflation monétaire à travers les siècles :
La dévaluation de l'antoninien romain
1. L'inflation aujourd'hui : une monnaie sans ancrage métallique
Dans notre économie moderne, l'inflation est devenue un phénomène familier que nous observons régulièrement dans nos dépenses quotidiennes. Le prix du pain, de l'essence, du logement augmente année après année, érodant progressivement le pouvoir d'achat de notre monnaie. Cette dévaluation s'effectue aujourd'hui de manière abstraite : nos euros, comme les dollars ne sont plus indexés sur l'or ou l'argent depuis l'abandon des accords de Bretton Woods en 1971.

Les banques centrales contrôlent la masse monétaire en circulation, créant de la monnaie selon les besoins économiques, sans contrainte physique. Cette politique monétaire expansionniste, si elle permet une certaine flexibilité économique, entraîne une dépréciation continue de la valeur nominale de la monnaie. Mais ce phénomène n'est en rien nouveau. L'Histoire nous montre que les gouvernements ont toujours été tentés de dévaluer leur monnaie pour financer leurs dépenses, et l'Empire romain nous offre l'un des exemples les plus frappants de cette pratique : la dévaluation progressive de l'antoninien.
2. La monnaie d'argent romaine : le denier, pilier de l'économie
Pendant des siècles, le système monétaire romain reposait principalement sur le denier d'argent (denarius), introduit vers 211 avant J.-C. Cette pièce contenait environ 4,5 grammes d'argent pur et constituait l'épine dorsale du commerce et des transactions militaires dans l'Empire.
Le denier était une monnaie stable et fiable, largement acceptée de la Britannia à l'Égypte. Les soldats recevaient leur solde en deniers, les impôts étaient calculés en deniers, et le commerce international de la Méditerranée utilisait cette monnaie comme référence. Cette stabilité monétaire contribua grandement à la prospérité et à l'expansion de Rome pendant la République et le début de l'Empire.

Cependant, à partir du IIIe siècle après J.-C., l'Empire romain connut une série de crises : guerres civiles, invasions barbares, épidémies et difficultés économiques. Pour faire face à ces défis, les empereurs eurent besoin de financer des armées toujours plus nombreuses et des campagnes militaires coûteuses. C'est dans ce contexte qu'apparut une nouvelle monnaie l'Antoninien.
3. L'antoninien de Caracalla : une dévaluation dès l'origine
En 215 après J.-C., l'empereur Caracalla introduisit une nouvelle pièce d'argent : l'antoninien (antoninianus). Cette monnaie était censée valoir deux deniers, comme l'indiquait la couronne radiée portée par l'empereur sur l'avers de la pièce, symbole de sa double valeur.

Cependant, dès sa création, l'antoninien contenait une fraude monétaire. Bien qu'il soit présenté comme valant deux deniers, il ne pesait qu'environ 5 grammes, alors que deux deniers auraient dû peser au moins 7 grammes. De plus, son titre en argent était légèrement inférieur à celui du denier traditionnel. Cette dévaluation initiale passa relativement inaperçue grâce au prestige impérial et à l'acceptation forcée de cette monnaie pour les transactions.
L'antoninien permettait à Caracalla de financer ses campagnes militaires en Germanie et en Orient tout en réduisant la quantité d'argent réellement dépensée. Cette innovation monétaire marqua le début d'un processus de dévaluation qui allait s'accélérer au fil des décennies suivantes, plongeant l'Empire dans une crise monétaire sans précédent.
4. La chute vertigineuse : de l'argent au bronze argenté
Au cours du IIIe siècle, période connue sous le nom de « crise du IIIe siècle » ou « anarchie militaire », l'Empire romain fut frappé par une instabilité politique chronique. Les empereurs se succédaient rapidement, souvent renversés par leurs propres armées, et chacun devait acheter la loyauté des soldats avec des distributions monétaires toujours plus importantes.
Sous Trajan Dèce (249-251), l'antoninien contenait encore environ 40 à 50% d'argent. La pièce conservait une apparence argentée relativement convaincante, bien que sa valeur intrinsèque fût déjà considérablement réduite par rapport à sa valeur nominale.
Sous Gallien (253-268), la situation se détériora dramatiquement. Le titre en argent de l'antoninien chuta à environ 5 à 10%. Les pièces n'étaient plus que des flans de bronze ou de cuivre recouverts d'une fine couche d'argent par argenture ou blanchiment. Cette technique consistait à plonger la pièce fraîchement frappée dans un bain acide qui dissolvait le cuivre à la surface, laissant apparaître l'argent en surface et donnant l'illusion d'une pièce en argent massif.

La dévaluation était devenue si flagrante qu'elle fut reconnue même par les ennemis de Rome. Un épisode particulièrement révélateur se produisit lors de la captivité de Valérien Ier, père de Gallien, fait prisonnier par le roi Sassanide Shapur Ier en 260 après J.-C. Selon certaines sources historiques, lorsque des négociations furent tentées pour payer une rançon en antoniniens, l'empereur parthe refusa catégoriquement cette monnaie romaine dévaluée, ne lui reconnaissant aucune valeur réelle. Ce refus humiliant témoigne de l'effondrement international de la crédibilité monétaire romaine : même les barbares et les ennemis de l'Empire ne voulaient plus des pièces qui prétendaient être en argent mais n'étaient en réalité que du bronze argenté.
(voir nos monnaies de Gallien)
Sous Claude II le Gothique (268-270), le titre en argent tomba à environ 2 à 4%. Les pièces étaient désormais essentiellement en bronze, et la couche argentée s'usait rapidement avec la circulation, révélant le cœur de cuivre. La confiance dans la monnaie s'effondrait, entraînant une inflation galopante : les prix augmentaient vertigineusement tandis que les marchands préféraient le troc ou exigeaient des quantités toujours plus importantes d'antoniniens dévalués.
Cette spirale inflationniste affecta profondément l'économie romaine. Les salaires ne suivaient pas l'augmentation des prix, appauvrissant les classes moyennes et les soldats. Le commerce à longue distance déclina, les artisans et commerçants préféraient accumuler des biens réels plutôt que de conserver une monnaie qui perdait sa valeur jour après jour.
5. L'Empire des Gaulles : l'antoninien au plus bas
Entre 260 et 274 après J.-C., les provinces occidentales de l'Empire romain (Gaule, Bretagne, Hispanie) se séparèrent temporairement de Rome et formèrent l'Empire des Gaulles (Imperium Galliarum). Cet empire sécessionniste, dirigé successivement par Postume, Victorin et Tétricus, dut lui aussi faire face à d'énormes besoins financiers pour maintenir ses armées et ses frontières.
Les empereurs gaulois frappèrent leurs propres antoniniens, mais la dégradation monétaire atteignit ici son paroxysme. Les antoniniens de Tétricus Ier et Tétricus II (271-274) contenaient moins de 1% d'argent, et parfois aucune trace d'argent détectable. Il s'agissait purement et simplement de pièces de bronze ou de cuivre, parfois même de mauvaise qualité avec des frappes irrégulières.

Ces « antoniniens » n'avaient plus qu'une valeur symbolique. Leur acceptation reposait uniquement sur l'autorité impériale et la nécessité pratique d'avoir un moyen d'échange. La population, consciente de la supercherie, perdait toute confiance dans le système monétaire. Les mentions de prix dans les sources antiques de cette période montrent une hyperinflation comparable aux pires crises monétaires modernes.
Après la réunification de l'Empire par Aurélien en 274, les antoniniens de l'Empire des Gaulles continuèrent à circuler pendant quelques années, témoignant de l'ampleur du chaos monétaire de cette époque. Les numismates modernes retrouvent ces pièces en grande quantité, souvent dans un état de conservation médiocre, preuve de leur usage intensif et de leur faible valeur ce qui constitue une porte d'entrée dans la numismatique antique idéale pour les jeunes collectionneurs.
(voir nos monnaies de Postume)
6. La réforme d'Aurélien : restaurer la confiance monétaire
Face à l'effondrement total de la monnaie et à la crise économique qui en résultait, l'empereur Aurélien (270-275) entreprit une réforme monétaire ambitieuse vers 274 après J.-C. Conscient qu'il était impossible de revenir brutalement à un antoninien fortement argenté sans provoquer une crise financière de l'État, il opta pour une solution pragmatique.
Aurélien imposa un standard minimal de 5% d'argent dans les nouveaux antoniniens. Ce taux, bien que modeste, était suffisant pour donner une certaine crédibilité à la monnaie et pour permettre une argenture durable. Les pièces frappées après la réforme portaient souvent la XXI (20 part de cuivre pour 1 part d'argent) indiquant le rapport de valeur avec d'autres dénominations ou la proportion de métal précieux.

Cette réforme fut accompagnée d'une réorganisation des ateliers monétaires et d'une répression sévère contre les faux-monnayeurs et les spéculateurs. Aurélien ferma certains ateliers corrompus et centralisa la production monétaire sous un contrôle plus strict. À Rome même, une révolte des ouvriers de la Monnaie, qui profitaient du système pour détourner du métal précieux, fut écrasée dans le sang.
La réforme d'Aurélien permit de stabiliser temporairement la situation, même si elle ne résolut pas tous les problèmes structurels de l'économie romaine. L'antoninien réformé circula pendant encore quelques décennies, jusqu'à ce que Dioclétien, à la fin du IIIe siècle, entreprenne une refonte complète du système monétaire avec l'introduction de nouvelles dénominations.
(Voir nos monnaies d'aurélien.)
(Pour aller plus loin voir notre article sur la réforme de dioclétien.)
Conclusion : Les leçons de l'antoninien
L'histoire de l'antoninien illustre de manière saisissante les dangers de la dévaluation monétaire. En l'espace de soixante ans, cette pièce passa d'une monnaie d'argent respectable à un simple jeton de bronze, perdant plus de 95% de sa teneur en métal précieux. Cette dégradation progressive refléta et amplifia les crises politiques, militaires et économiques de l'Empire romain au IIIe siècle.
Les parallèles avec notre époque sont troublants. Si nos monnaies modernes ne sont plus faites d'or ou d'argent, elles subissent une forme d'érosion similaire par l'inflation et l'expansion monétaire. Les gouvernements contemporains, comme les empereurs romains, sont tentés de créer de la monnaie pour financer leurs dépenses, qu'il s'agisse de guerres, de programmes sociaux ou de relance économique.

La différence essentielle réside dans la transparence et les mécanismes de contrôle. Alors que les Romains dissimulaient physiquement la réalité en argentant du bronze, nos banques centrales publient leurs statistiques et leurs politiques sont débattues publiquement. Néanmoins, le résultat final reste similaire : une érosion progressive du pouvoir d'achat qui affecte particulièrement les épargnants et les classes moyennes.
L'antoninien nous rappelle aussi qu'aucune monnaie n'est à l'abri de la dévaluation lorsque les nécessités politiques l'exigent. La tentation de la « solution facile » de diluer la monnaie plutôt que de réformer les structures économiques ou d'augmenter les impôts est éternelle. Pourtant, l'exemple romain démontre que cette voie mène inévitablement à une perte de confiance, à l'effondrement du commerce et à une crise économique majeure.
Article écrit par Thomas Pelissero le 02/02/2026